Il y a 5 ans, quand j’ai commencé à donner ce cours de « Culture numérique » à l’IHECS,  je n’imaginais pas que les 20 étudiants du départ deviendraient 80 et que je ne verrais leur tête pour la 1ère fois que le jour-même de l’examen.

Au fil des ans, ce cours baptisé initialement « atelier multimédia », s’est en effet progressivement mué, par la force du nombre, en laboratoire d’apprentissage à distance, composé essentiellement de lectures et de vidéos partagées au gré de ma veille, de « bons liens » issus de mon réservoir perso , de sessions de Google Hangout sous forme de « how to,  de quizz hebdomadaires (mais facultatifs), d’exercices pratiques (et obligatoires) et de conversations quasi permanentes sur Twitter (un peu) et Facebook (beaucoup).

Avec au bout du compte, un examen « ouvert », avec accès à internet, un dispositif de surveillance  volontairement absent et un questionnaire à remplir sur Google Doc.

What The Prof ?

J’ignore franchement si ce dispositif pédagogique passerait le cut d’une validation par « l’Académie », et très sincèrement, la confiance que la direction de l’IHECS m’accorde, dans ce cours-ci mais également dans les masterclass en résidence que j’organise depuis 3 ans, m’offre suffisamment d’autonomie pour focaliser toute mon énergie et mon attention sur la montée en puissance et en compétences de mes étudiants.

Mes intentions sont assez claires. Tout comme je le fais avec les startups que j’accompagne chez NEST’up, je me mets à leur service, leur ouvre mon carnet d’adresses et leur offre tout ce que j’ai en magasin comme outils, techniques et dynamiques, je leur partage mon expérience en challengeant leurs acquis et en essayant surtout qu’ils se posent un maximum de bonnes questions, en ce y compris concernant ce que je leur raconte.

Je n’ai pas de diplôme d’enseignant, tout comme je n’ai plus de carte de presse non plus, mais j’ai la faiblesse de croire que si mes étudiants sortent un peu moins cons et un peu moins naïfs de mon cours, c’est que j’ai plutôt bien fait mon job. Je pense même que le jour où je n’apprends plus rien à leur contact, où je ne prends plus de plaisir à faire évoluer ma manière de les accompagner et je me contente de délivrer un savoir top-down sans tenir compte du feedback qu’ils me renvoient, alors il sera grand temps que je m’arrête de « donner cours »

Un POC de MOOC ?

La manière dont a évolué ce cours s’inspire évidemment d’une multitudes d’expériences menées par d’autres profs, bien plus calés que moi en matière de « flipped classroom » (je dévore goulûment chaque publication de Marcel Lebrun sur le sujet).

Tout comme pour la newsroom mobile, je n’ai pas non plus la prétention d’avoir « inventé » quoi que ce soit, mais plutôt de jouer avec les pièces d’un puzzle à reconstruire en fonction des nouveaux usages apportés par la technologie, de créer un environnement propice pour qu’il se passe « quelque chose » et de laisser suffisamment de place à la liberté des individus à s’autodéterminer pour qu’un peu de magie opère.

Le fait de publier ce cours en ligne l’a en effet de facto ouvert aux autres internautes, au-delà des étudiants de l’IHECS. Je suis encore très surpris de constater que les quizz hebdomadaires ont bigrement bien « tourné », avec un ratio de 2/3 de réponses venant des mes étudiants (sachant que ces quizz étaient facultatifs, j’y reviendrai), comme le témoigne d’ailleurs le nombre de likes, de partages et de share ci-dessus.

Développée avec Twitter Bootstrap, cette page me permet d’avoir la main sur le code et de pouvoir ainsi mettre à jour facilement les différentes sections du cours (vidéos, articles à lire, quizz, consignes, etc)

La liste de lecture est quant publiée sur Flipboard, avec ici aussi une belle viralité « hors cours » (voir les chiffres ci-dessous).

J’y ai également ajouté un hackpad dédié, afin de garder une traces des Q&A posées tout au long de l’année. (un point parfaitement perfectible, cfr. plus bas)

First Learn The Rules …

En moyenne, seul un quart des étudiants inscrits au cours, soit 20 sur 80, ont répondu quizz hebdomadaires facultatifs. Comme par hasard, ce sont également les 20 qui ont le mieux réussi l’examen final (7 questions sur les 20 étaient directement tirées des quizz hebdomadaires).

Toutes les consignes étaient toutes connues à l’avance (matière en ligne, accès au web pendant l’exam, etc.) sauf la contrainte de rapidité à valider le questionnaire pour obtenir un meilleur ranking dans le classement.

En ajoutant ce paramètre de temps, je cherchais principalement deux choses: valoriser ceux qui avaient potassé la liste de lecture avant l’examen (logique) et (plus tordu, quoique) voir dans quelle mesure les étudiants avaient intégré  les notions fondamentales abordées dans les articles partagés tout au long de l’année.

Then Break Them.

En leur laissant un accès  libre à internet, sans surveillance, durant l’examen, j’ouvrais  délibérément la porte à un hack de celui-ci.

Il aurait en effet suffit aux étudiants de se mettre tous ensemble dans un chat sur le groupe Facebook pour répondre de manière collective et en 5 minutes à toutes les questions. Period. Hands down, there is no dispute.

Secrètement, j’espérais même que ça arrive, qu’ils me montrent qu’ils avaient compris qu’en bossant ensemble il y avait moyen d’être plus fort que tout seul, qu’une fois les règles du jeu intégrées, leur créativité et leur imagination pouvaient s’exprimer pour exploiter les failles du système.

Je souhaitais aussi tester leur capacité à fouiller le web. La page du cours était off-line pendant l’examen puisque les réponses aux quizz y figuraient … mais elles étaient toujours présentes dans le cache de Google)

Et puis, la nature humaine étant ce qu’elle est, je voulais également voir à quel point chacun allait d’abord penser à sa gueule en validant d’abord son questionnaire (vu la contrainte de temps imposée) avant de partager ses réponses avec les autres…

#Oupas

Après leur avoir rappelé les consignes, j’ai tweeté le lien vers le questionnaire et demandé aux surveillants de quitter les salles d’examen.

Les réactions des étudiants ont été intéressantes à observer.

– la majorité s’est plongée en silence et individuellement dans le questionnaire.

– des petits groupes ont commencé à chuchoter (genre « tu as quoi à la 6 ? ») en regardant au dessus de leurs écrans si je n’étais pas là.

– ostensiblement, j’ai alors exprimé tout haut auprès de tous les groupes que je ne leur avais jamais interdit de parler pendant l’examen.

– après quelques minutes de flottement, des fenêtres de chat Facebook ont commencé à s’ouvrir, mais le silence est resté de mise pour l’essentiel des étudiants.

– après 30 minutes, un premier groupe d’une vingtaine d’étudiants qui avait manifestement collaboré, validait ensemble leurs questionnaires, avec des réponses identiques. Et correctes à 100%.

– Après 45 minutes, la majorité des étudiants avaient validé leurs questionnaires, avec une dose de collaboration variable (reconnaissable à des erreurs d’orthographes similaires, voire des erreurs tout court).

– les derniers étudiants à valider leurs réponses sont ceux qui ont commis le plus d’erreurs, voir même n’ont rien répondu afin de rentrer dans le délais de temps imparti.

A retenir, à améliorer (entre autres)

– Donner cours en ligne s’inscrit dans une logique de conversation socratique. Si vous n’êtes pas prêt à challenger vos propres connaissances et certitudes, ou à passer le double/triple de temps imparti à l’origine pour ce cours à répondre à des questions sur Facebook ou Twitter, ne le faites tout simplement pas.

–  Repousser la certification (donner une cote) le plus loin possible dans le processus et avertir les étudiants du caractère facultatif du suivi pendant l’année permet de repérer ceux qui en veulent vraiment, de récolter du feedback sur les inputs que vous leur donnez , d’ajuster votre protocole pour le faire coller au mieux à vos objectifs pédagogiques.

– Tout comme les étudiants avaient le loisir pendant l’année de suivre les Google Hangout depuis leur divan, le café d’en bas ou le bord de leur piscine, l’examen n’aurait pas dû se faire en présentiel au sein de l’école.  A refaire, afin de favoriser encore plus la collaboration, je leur préparerais 40 questions, avec toujours seulement 1 heure pour y répondre, mais peu importe l’endroit où ils se trouvent.

– Le hackpad est un pis-aller. Si son coté « tableau noir interactif »  est un vrai plus, ça devient très vite le bordel et j’ai dû plusieurs fois intervenir parce que des étudiants supprimaient les liens des autres (pas de manière délibérées, juste parce que l’outil n’est sans doute pas le meilleur pour conserver ces datas-là). Je réfléchis donc sérieusement à utiliser la plateforme wiki-like que l’IHECS a déployé sur ses propres serveurs pour compléter, voire remplacer la page du cours (à condition de pouvoir la garder publique.)

– Je dois absolument améliorer le processus en ce qui concerne les exercices obligatoires. je suis convaincu de leur utilité, mais ils doivent beaucoup plus s’inscrire dans une logique où les étudiants se corrigent l’un l’autre, avec moi pour les aider plutôt que pour les juger.

A ce stade, j’ignore vraiment comment faire … si vous avez des idées, des remarques, des suggestions, n’hésitez surtout pas !